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Expériences à Fuerteventura
août 2022

Histoires…

Anecdote concernant mon père

C'était un type «bizarre», et cela semble sans doute bizarre également, que moi, sa fille, le dise, mais après avoir quitté le cocon familial, je me suis rendue compte que sa façon de vivre était en décalage avec le reste du monde, et changeante, selon l'époque de l'année ou les «circonstances exceptionnelles», comme il les appelait... Un jour, à la maison, il dit qu'il perdait beaucoup de temps, il parlait du fait qu'il était fatigué et qu'il ne pouvait pas écrire pendant huit heures quotidiennement ou les week-ends, puisqu’il passait autant de temps à marcher avec les bergers et les chèvres pour ensuite écrire, à décrire leurs couleurs et marques distinctives. Et ainsi, un jour, je laissai mon stylo et ma liste de chèvres noires, puipanas berrendas et d'autres couleurs, pour l'accompagner voir le docteur Don Arístides, son ami depuis les années 50 du siècle passé, quand il était arrivé à Fuerteventura. Don Arístides était un homme extrêmement intelligent, assez sec, mais qui portait toujours un sourire rassurant... Après de longues heures d'explications de mon père et de questions de Don Arístides, ils en conclurent que mon père était diabétique. Loin de se préoccuper, il était encore moins disposé à se modérer, comme il aurait dû le faire, au moment de manger ses papas arrugadas (pommes de terre fripées), mojo picón (sauce à base de poivron et d'ail) ou les sancochos (soupes de viande et de légumes) avec une généreuse portion de gofio (farine de céréales traditionnelle). Nous sommes rentrés à la maison pour terminer la partie de la description d'une des espèces de chèvres qu'il avait étudiée le plus, la Teberite, et il me donna instruction, en plus, de le noter dans notre agenda. Ce serait le titre du Dictionnaire de vocabulaire, peut-être Guanche, qu'il était en train d'écrire, en parallèle avec de nombreuses autres études sur «Los Ranchos de Ánimas» (groupes de personnes qui se réunissaient pour chanter et jouer de la musique), «El Teatro de Navidad en Canarias» (Le théâtre de Noël dans les Canaries), etc. Mais pour en revenir à son diabète, chose qu'il gérait à sa manière et avec ses connaissances, puisqu'il avait étudié la médecine, bien qu'il n'ait pas terminé ses études, il pensait donc savoir ce qu'il devait manger, quand, combien et comment... Ainsi, totalement à l'encontre des suggestions de régime de la part du docteur Arístides, mon père, qui n'était pas disposé à se priver des pommes de terre, ni du gofio, s'est retrouvé à l'hôpital dans un état de quasi-coma diabétique. Tout d’abord, il «expliqua» aux docteurs qu'il ne pouvait pas rester là-bas, sans pouvoir écrire et à perdre du temps... Certains avaient été ses élèves, donc, ils le «comprenaient»... et comme il est resté admis à l'hôpital pendant quelques semaines, je vous explique maintenant pourquoi j'ai commencé ce texte avec le mot «bizarre», bien que j'aurais également pu ajouter amusant... Le couloir qui menait à la chambre qu'occupait mon père était des plus particuliers, tout comme ce qui altérait la routine de l'hôpital chaque jour. Mis à part ses conversations avec les médecins qui étaient ses anciens élèves, et qui, après leur garde, restaient pendant des heures à parler, il avait d'autres visiteurs assidus, comme les bergers qui lui apportaient du lait de chèvre, le curé, qui avait été le compagnon de mon père pendant ses sept années de séminaire, et qui étaient restés amis. Les conversations étaient variées et longues et remplissaient presque un cahier par jour, car il aimait prendre note de presque tout. Par conséquent, pendant les heures que je passais avec lui, c'était mon tour d'écrire. Un jour, avec la visite de Don José, le curé, il écrit presque un livre, ce fut une telle discussion à propos d'Unamuno et ses contradictions, que le curé termina par recommander à mon père de ne plus lire Unamuno, et mon père recommanda au curé tout le contraire... Le matin, mon père demandait aux docteurs à quelle heure ils feraient leurs analyses, pour qu'il soit au lit, ainsi que les heures des repas, pour ne pas y aller, puisqu’il n'y avait ni pommes de terre, ni mojo... Donc, chaque jour, il prenait sa voiture, qu'il avait garée en dehors de l’hôpital, et il revenait à la maison pour manger et écrire, plus confortablement, disait-il. Puis, il retournait à l'hôpital tranquillement, il se remettait au lit et attendait en lisant que les infirmières viennent lui administrer son traitement... Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai dit qu'il était bizarre ? Et le pire, c'est qu'on le suivait tous... Les docteurs lui «permettaient» de sortir de l'hôpital, comme s'il s'agissait d'un hôtel, les infirmières lui rappelaient de ramener un pyjama propre de la maison et des chaussons ou elles le tenaient informé des visites qu'il avait eues pendant ses «absences hospitalières». À la maison, c'était le même scénario, et souvent les réponses étaient du genre: «Mon père est à l'hôpital, mais il sera là un peu plus tard... Ou encore, il est déjà venu aujourd'hui, il ne reviendra pas avant demain…», au plus grand étonnement des personnes qui écoutaient nos explications, mais tout était «normal», mon père vivait dans un monde à part, maintenant «son monde» dort très loin...

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